Chapitre final: Un bonheur avorté

Psiek sentit ses yeux se remplir de larmes en voyant le paysage qui défilait en bas de la colline. Elle avait eu beau espérer depuis le début, elle n’y avait jamais totalement cru. Et pourtant, elle était là.

Devant son village.

Elle ne savait pas durant combien de jours elle avait pu marcher. Elle avait ignoré la douleur qui tenaillait ses pieds. Elle avait parfois oublié de se nourrir. Une seule pensée l’obsédait : Retrouver sa famille et son village.

Et voilà qu’elle y était enfin.

Psiek debout qui pleure de joie

La demoiselle commença à descendre avec prudence, se demandant comment réagiraient ses parents. La croyaient-ils morte ? Avaient-ils eu un peu d’espoir ? Elle espérait sincèrement ne pas les effrayer. Ils allaient sûrement avoir l’impression de se retrouver face à un fantôme. Croyants comme ils étaient…

Psiek pressa davantage le pas et trébucha sur une pierre, dégringolant sur la pente et s’écorchant profondément les genoux. La jeune femme resta face contre terre quelques instants avant de lâcher un petit éclat de rire, amusée. Serait-ce désormais les seules douleurs qu’elle connaîtrait ? Ces écorchures qui l’effrayaient tant petite… Elles lui semblaient tellement dérisoires désormais. La demoiselle était même presque heureuse de retrouver cette douleur.

Cette joie innocente qui faisait fuir la crainte incertaine de la mort.

La liberté avait un goût réellement délicieux.

Après s’être un peu calmée, la châtain se releva et reprit sa marche. Le soleil commençait déjà à descendre dans le ciel. Elle était certaine qu’il y aurait au moins sa mère à la maison. Elle devait déjà s’occuper du maigre repas de la soirée. Psiek s’imaginait une soupe de choux fumante, avec quelques rares bouts de pommes de terre.

Si ses parents avaient eu de la chance, le prêtre aurait reçu quelques morceaux de pain de la part du seigneur du coin et les aurait distribué. Elle imaginait parfaitement son père émietter méticuleusement les petits bouts dans la soupe et dire « Le bon Seigneur a eu pitié de nous ! ». Il le faisait à chaque fois.

L’ancienne combattante chassa ses larmes d’un revers de main. Même s’il s’agissait de joie, elle ne voulait pas les laisser couler. Pas aujourd’hui.

Un soupire de nostalgie s’échappa de ses lèvres en voyant de la fumée s’évader de la cheminée de la maison. Elle voyait son père occupé à rentrer les bêtes. Elle fut un peu surprise de le voir sourire, mais ne s’y attarda pas davantage. Elle n’avait pas compté les jours depuis sa disparition, et elle ne se voyait pas en vouloir à ses parents d’avoir essayé de faire leur deuil le plus vite possible.

Non, elle devait les comprendre. Ils avaient tant à faire, ils devaient se forcer à penser à autre chose.

Psiek s’approcha de la porte arrière et toqua. Un frisson la parcourut en entendant la voix de sa mère lui prier d’attendre. Lorsque la porte s’ouvrit, aucun mot ne put franchir ses lèvres.

Elle était là. Devant elle. Sa mère.

Cette dernière eut tout d’abord comme un choc. Un léger cri s’échappa de ses lèvres et son mari accourut, paniqué : Une fois sur place, le choc fut tout aussi grand pour lui et il dut se rattraper à un meuble pour ne pas flancher.

La châtain trouva le temps étrangement longs. Comme prévu, malheureusement, ils avaient l’air de croire à une véritable revenante. Et elle ne pouvait pas leur en vouloir : elle avait eu elle-même la preuve qu’ils existaient bel et bien.

  • « Papa…  Maman. C’est moi. On m’a kidnappée… Mais je me suis enfuie ! J’ai réussi ! »

Psiek tendit ses bras. Quelques secondes passèrent encore avant que ses parents ne réagissent enfin et ne la prennent contre eux. La mère sentit quelques larmes couler sur ses joues, murmurant plusieurs fois le nom de sa fille. Elle lui embrassa le front, choquée. Elle pouvait voir des cicatrices sur son corps et son visage.

Le père de la combattante proposa de s’assoir à table. Sa fille semblait blessée et épuisée. Mais elle était en vie… Il la guida vers la pièce commune, semblant gêné. Il récupéra finalement une chaise dans la chambre puisqu’il n’y en avait plus que deux pour s’assoir.

  • « Comment as-tu fait ? Nous te croyions perdue pour toujours… »
  • « C’est une très longue histoire. Mais je me suis battue. Pour vivre. Et vous retrouver. Vous m’avez manqués… »
  • « Gislebert, voyons ! Notre fille doit être épuisée… »

La mère de Psiek lança un regard à son époux avant d’installer une troisième assiette, servant tout le monde en tremblant. L’émotion semblait encore l’habiter. Elle espérait qu’il ne s’agissait pas d’une farce du Diable pour la tirailler.

Gislebert hésita un peu et commença à manger sa soupe, tentant de poser des questions à sa progéniture. Mais Hermine, sa femme, le rappelait sans cesse à l’ordre, la main éternellement posée sur son ventre. C’est à ce geste que Psiek tiqua, hésitante.

Ses yeux se glissèrent sur le corps de sa mère. Elle remarquait alors qu’elle était plus robuste qu’avant sa disparition. Ses seins avaient gonflés. Ses bras s’étaient épaissis. Et il fallait faire exprès pour ne pas voir que son ventre s’était arrondi… Et vu la taille de ce dernier, elle devait déjà être enceinte avant son enlèvement.

Pourtant, ses parents ne dirent aucun mot sur le sujet. La châtain était perturbée. Elle savait que sa mère ne parlait jamais de ses grossesses. La demoiselle s’était toujours souvenue de deux accouchements difficiles et s’étant conclus sur deux morts-nés. Hermine n’avait jamais dit grand mot sur eux pendant qu’elle les portait. Ni après. Comme si elle était habituée à ce que ses couches se finissent mal. Ou comme si elle savait d’avance comment elles finiraient.

Mais s’il y avait bien une chose que la Faucheuse avait retenu, c’était que sa mère ne pouvait s’empêcher de se plaindre de ses maux de dos et de ses courbatures. Par ailleurs, elle devinait sans mal les grimaces que tentait de camoufler sa génitrice.

Elle secoua la tête, persuadée que sa mère ne voulait simplement pas l’accabler avec trop d’informations d’un coup. Et elle le comprenait parfaitement. Pourtant, quelque chose clochait dans sa tête.

  • « Je ne suis pas sûre de pouvoir rester… Ceux qui m’ont attrapée… Ils vont peut-être revenir dans le coin. Pour voir si je n’y suis pas. »
  • « Ma chérie, tu viens à peine d’arriver ! Reste au moins une semaine ou deux, nous verrons ensuite, d’accord ? »

Psiek hocha simplement la tête. Elle ne trouvait vraiment pas l’idée raisonnable. Même si elle voulait revenir ici et vivre sa vie tranquillement, elle savait qu’elle devait se méfier. Le Maître n’était pas « mort ». Et celui qui tirait les ficelles n’allait sûrement pas accepter qu’elle leur ait joué ce si vilain tour.

Il lui était néanmoins inconcevable d’expliquer tout ceci à ses parents. Croyants comme ils étaient, la simple mention d’un nécromancien pourrait les foudroyer sur place. Elle-même était surprise de pouvoir encore raisonner sans crainte après une telle information.

La demoiselle termina sa soupe avec appétit. Certes, les plaisirs et la quantité étaient bien moindres que ce qu’elle pouvait avoir au manoir… Mais la joie de la compagnie de ses parents remplaçait tout le reste. Elle ne s’était jamais sentie aussi heureuse depuis longtemps, bien que ses pensées se tournaient parfois vers Prisme.

Elle ne savait toujours pas quoi en penser, ni quoi croire. Pourtant, la jeune femme revenait sans cesse dans son esprit. Psiek avait peur d’être déçue par la vérité.

Gislebert tapa soudainement dans ses mains, proposant à sa fille d’aller se coucher. Il avait encore du travail avec sa femme et ne voulait pas qu’elle participe. Il savait qu’elle était épuisée par le long voyage.

Bien que perplexe, la jeune fille abdiqua néanmoins et se dirigea vers sa chambre. Elle profita d’un rapide coup d’œil pour observer que le meuble qui était censé contenir ses quelques vêtements… Était totalement vide. Il ne contenait que des débuts de tricots pour bébé.

Elle continua néanmoins de se diriger vers le lit l’air de rien, s’allongeant simplement. Psiek avait beau vouloir espérer, une petite voix dans sa tête lui disait de se méfier. Quelque chose n’allait pas. Elle avait développé un instinct de survie qui lui criait de tout son être de s’enfuir.

Habituée à simuler, la demoiselle ralentit légèrement son souffle et fit mine de s’assoupir. Elle ne réagit pas du tout en sentant du mouvement dans sa chambre, ni lorsqu’un doigt se posa non loin de son nez pour vérifier sa respiration. Elle fit mine de grogner et de se blottir davantage dans le tissu fin de son lit.

  • « C’est bon. Elle est endormie. »
  • « Qu’est-ce qu’on va faire Gislebert ? Ils vont nous tuer si on la garde ici ! »

L’estomac de la combattante se mit à se tordre tout doucement. Son oreille se tendit davantage pour entendre la conversation. Mais plus les mots allaient, et plus ses maux s’amplifiaient.

  • « On va leur rendre. On a pas eu de mal à les contacter jusque-là. Il est hors de question qu’on leur rende l’argent ! »
  • « La miresse[1] a dit qu’il s’agissait d’un garçon cette fois. Il est hors de question que je perde tout car cette petite sotte n’aura pas su rester à sa place ! »
  • « Calme toi Hermine, bon sang ! Je t’ai dis qu’on allait les contacter. Ils vont peut-être même nous redonner quelques pièces pour notre loyauté, qui sait ? »

Gislebert tenta de calmer sa femme, lui demandant de penser au bébé. Cette dernière sembla se modérer, caressant son ventre avec préoccupation.

De son côté, Psiek fulminait. Tout comme sa découverte pour Fémence, toutes les pièces du puzzle de sa vie se rassemblaient. Maintenant qu’elle y repensait, ses parents avaient été plus tendres que d’ordinaire la semaine précédant son enlèvement. Ils avaient d’ailleurs été drôlement insistants pour qu’elle aille bien au bon endroit pour garder les moutons.

« Surtout ne te trompe pas et reste bien près du rocher de la pie » avaient-ils dit, chaque jour.

Sans mal, elle comprenait. Ou tout du moins, elle pouvait supposer. Ses géniteurs s’étaient souvent plaints de ne pas avoir de fils, et donc d’héritier potable pour faire perdurer la famille. Par ailleurs, à ses deux grossesses, sa mère était revenue à chaque fois avec déception en déclarant que « Dieu m’en veut, c’est une fille ! ». Mais ces grossesses n’étaient jamais arrivées à termes.

Psiek se demandait même si la perte de ces enfants n’était pas intentionnelle ? En tout cas, une chose était sûre : Elle n’était qu’une monnaie d’échange. Sa mère attendait désormais un fils et voulait sûrement l’élever avec le plus d’argent possible.

Ils avaient vendu leur fille, leur unique fille, simplement pour le bonheur d’un enfant qui n’était même pas encore né. Pour un être qui n’était pas sûr de survivre.

Sa vie valait-elle aussi peu ? Ses souffrances étaient-elles méritées ? Psiek avait combattu la Mort en personne pour survivre. Elle sentit le dégoût la gagner. Elle l’avait fait dans un seul but. Retrouver sa famille. Ses parents. Ceux qu’elle avait aimé.

Elle avait fait tout ça pour rien.

Tout comme pour Nicolae, la châtain attendit le milieu de la nuit pour se lever. Elle avait eu le temps de réfléchir à ce qu’elle voulait faire. Sans un bruit, la jeune femme quitta le domicile familial et reprit son chemin en sens inverse après avoir volé quelques victuailles. Elle ne connaissait pas tout son plan en avance, mais elle savait parfaitement ce qu’elle voulait faire.

La vengeance allait être sa nouvelle partenaire de crime.

Tout comme l’allée fut longue et interminable, le retour fut tout aussi épuisant. Ses pieds n’avaient pas eu le temps de guérir, mais qu’importe. Rester ici ou partir d’elle-même, le danger ne changerait pas.

Seul son esprit l’aliment           ait correctement à base d’idées toutes plus saugrenues les unes que les autres. Elle s’était battue tout ce temps pour ne pas plonger. Et maintenant, c’était trop tard. Ses envies de violence se faisaient plus fortes que jamais. Plus rien ne pouvait l’arrêter. Pas même sa propre volonté.

Au bout de quelques jours, son regard se releva sur une bâtisse qu’elle ne connaissait malheureusement que trop bien. Il se doutait sûrement de son arrivée. Et de toute l’effroyable vérité qui se cachait. Elle était certaine qu’il n’avait envoyé personne à sa recherche. Il comptait sur son retour volontaire.

Elle ne savait pas pour quoi, mais la jeune femme comptait bien user de son aide. Elle deviendrait sa propriété, réellement cette fois, de toute son âme. Et en échange, il l’aiderait à tuer cet enfant, quand l’amour de ses parents serait assez gros pour être détruit.

Fin… ?


[1] Nom d’une femme médecin au moyen-âge.

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Passionnée de lecture et d’écriture depuis toujours, débordant d’imagination, j’ai décidé de me lancer et de faire connaître au monde ce qui peut sortir de mon esprit fertile.

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